12 mars 2026
Dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, la défense européenne devient une nécessité pour les différentes forces politiques représentées au Parlement européen. Un projet de marché unique de la défense émerge de nouveau, tandis que huit projets phares sont discutés.
“La priorité, c’est de garantir la sécurité et d'éviter les répercussions sur notre économie”, explique Manfred Weber, le président du groupe PPE (droite) au Parlement européen. Pour lui : “On doit réfléchir à notre système de défense européen.” La présidente du groupe S&D (socio-démocrate), Iratxe Garcia Lopez le rejoint : “Il faut avancer sur la voie d’une défense européenne.” Pour y parvenir, les eurodéputés veulent éliminer les obstacles pour un marché unique de la défense. Une recommandation consensuelle votée ce mercredi 11 mars.
En ce début d’année 2026, l’Europe se sent particulièrement prise en tenaille entre la Russie et les États-Unis. Si le premier pays a ramené la guerre sur le continent en attaquant illégalement l’Ukraine, le second a soufflé le chaud et le froid depuis la seconde élection de Donald Trump à la tête du pays. Enlèvement du président vénézuélien, menaces envers des pays de l’OTAN et ses voisins, attaque illégale de l’Iran sans en avertir l’UE… Les relations entre alliés occidentaux sont au plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale. En réaction, les pays européens ont annoncé une augmentation drastique de leurs dépenses militaires. En 2025, l’Europe représente 21 % des dépenses mondiales de défense, contre 17 % en 2022 selon le Military Balance 2026.

La répartition des dépenses dans le secteur de la défense des pays de l'Union européenne en fonction de leur PIB montre une fracture entre les pays voisins de la Russie et les autres. © Antoine Dana et Sacha Laudrin Laroche
“Il y a 27 acheteurs et 27 offreurs”
Malgré la volonté affichée par l’ensemble des groupes parlementaires de construire un marché européen unique de la défense, il reste encore du travail avant d’y parvenir. “En matière de défense, nous maintenons 27 petits marchés distincts au lieu d'agir comme un seul. Cette fragmentation nous rend plus faibles, plus lents et beaucoup plus coûteux que nécessaire”, explique Tobias Cremer, rapporteur S&D du texte. Pour éviter cette fragmentation, les parlementaires proposent deux solutions. La première est la normalisation. “Nous constatons aujourd’hui sur les champs de bataille que la fragmentation peut même être mortelle” précise l’eurodéputé en référence aux envois d’armes. En effet, pour soutenir l’Ukraine dans sa guerre contre la Russie, les pays de l’Otan ont envoyé des missiles d’artillerie de calibre 155 mm à l’armée de Zelensky. Ces munitions ne correspondent pas aux pièces d’artillerie 152 mm des anciennes Républiques soviétiques et nécessitent un entraînement supplémentaire pour leur utilisation. Le rapport parlementaire propose donc d’unifier les normes européennes d’armement.
Selon les parlementaires, la seconde solution est celle des économies d’échelle. Grâce à des achats groupés de l’UE et des productions communes, les États membres pourraient économiser jusqu’à 57 milliards d’euros selon la direction générale des services de recherche parlementaire. Bertrand De Cordoue, conseiller défense et armement de l’institut Jacques Delors, renchérit : “Le marché unique de la défense permettrait de donner une perspective de croissance à l’industrie de l’armement, qui gagnerait en compétitivité à l’échelle européenne mais aussi mondiale.”
Facile à dire, moins facile à faire
Si l’Europe de la défense n’est pas encore une réalité, c’est que deux principes s’opposent : la rationalité qui pousse les États à s’unir et la souveraineté qui pousse les États à l’individualisme.
Le rapport parlementaire dénonce un recours trop systématique et “abusif” à l’article 346 du traité de fondation de l'Union européenne. L’article, demandé par Charles de Gaulle, stipule que chaque État membre reste souverain sur sa défense. “C’est une des dernières frontières du régalien” selon Renaud Bellais, codirecteur de l'Observatoire de la défense de la Fondation Jean Jaurès. C’est une ligne rouge pour de nombreux pays qui craignent que leurs capacités de défense en soient diminuées. “Est-ce qu’on peut faire confiance à un autre État quand il s’agit de la survie du nôtre ?”, interroge Renaud Bellais. Pour Christophe Gomart, eurodéputé du PPE, Bruxelles n’a pas à intervenir. “L’Union européenne n’a pas besoin d’un marché unique mais d’un marché intergouvernemental fondé sur la coopération volontaire, les achats conjoints et une Commission qui reste à sa place.”
Actuellement, l’industrie de la défense se trouve principalement dans les mains des grands pays européens comme la France et l’Allemagne. Mais la donne pourrait changer avec l'avènement d’un marché unique de la défense, d’après Bertrand De Cordoue. “La préférence européenne et la volonté de s’extraire des Etats-Unis peuvent fonctionner uniquement si on donne la possibilité aux autres pays de développer leur industrie de l’armement.” C’est notamment le cas de l’Allemagne qui a ouvert en août 2025 la plus grande usine de munitions d'Europe.
Renaud Bellais rappelle : “La décision finale reste celle des États. La Commission ne peut que les inciter à développer un marché unique de la défense.”
Antoine Dana et Sacha Laudrin Laroche