Qu’elles soient streameuses, créatrices de contenu érotique ou influenceuses, les femmes qui évoluent sur les réseaux sociaux sont nombreuses à témoigner d’une même expérience : celle de ce fan obsessionnel, à la frontière entre l’amour et le fantasme.

Orlane alias Maidusaa en direct sur Twitch, mercredi 18 février 2026. (Capture d’écran Twitch)
“Bisous mon soleil préféré”, “un ange”, “tu me feras toujours rire, je t’adore trop". Céline alias @be.celine est habituée à ce genre de messages enamourés. C’est un internaute du nom de Dimitri* qui les laisse sous chacune de ses publications depuis plusieurs années. Le concept de l’influenceuse : des caméras cachées de ses “dates”, des sketchs humoristiques ou encore des photoshootings fitness. Si les mots de ce fan peuvent se fondre dans la masse des centaines de messages que l’instagrameuse aux plus de 100 000 abonnés reçoit, dans sa messagerie privée, difficile de les ignorer.
“Il répond à quasiment toutes mes stories, me dit que je suis la plus belle femme du monde”, lâche la Strasbourgeoise de 30 ans à mesure qu’elle remonte la conversation. Tous les matins depuis cinq ans, c’est le même rituel. “Il me dit bonjour, me demande si j’ai passé une bonne journée. Est-ce qu’il se croit en couple avec moi ? Je ne sais pas, mais il est obsessionnel, ça c’est sûr.”
Dimitri n’est pourtant pas un cas isolé. Au cours des trois derniers mois, la créatrice de contenu estime à cinq le nombre d’internautes entrés dans un schéma de relation parasociale avec elle. Un phénomène défini par la sociologue Marie Bergström comme une relation unilatérale fondée sur une illusion de proximité avec une personnalité publique. “Ils nous voient tous les jours, ils ont l’impression qu’on est proches et qu’on se connaît”, souligne Céline.
“Une manière de réparer leur estime d’eux-mêmes”
Si elle n’a pas identifié de “profil type”, l’Alsacienne note qu’il s’agit presque systématiquement d’hommes qui “ont l’air isolés”. Ces individus en carence émotionnelle “ont souvent connu des déceptions amoureuses ou ont des difficultés à créer des relations dans le réel”, analyse la psychoclinicienne Yvonne Poncet Bonissol, habituée à intervenir sur des cas de dépendance affective. Mais plus qu’un “fantasme” de l’inaccessible, “c’est une manière de réparer leur mauvaise estime d’eux-mêmes. Ils cherchent à combler quelque chose en s’identifiant à l’autre. Ils ont l’impression d’éprouver un sentiment amoureux.”
Afin de ne pas alimenter des espoirs vains dans une relation à sens unique, Céline se donne pour principe de ne pas répondre, espérant qu’ils comprennent “que je ne suis pas leur copine”. Dimitri est l’une de ses rares exceptions. “Il me soutient beaucoup donc de temps en temps, je réponds… mais je ne veux pas lui donner trop d'importance non plus, laisse échapper l’influenceuse dans un soupir. En fait, il me fait de la peine.” Contacté sur Instagram, Dimitri l’assure pourtant : “C’est amical, c’est une femme formidable. J’ai hâte d’un jour la rencontrer pour discuter avec elle.” Mais questionné sur d’hypothétiques sentiments envers Céline, le trentenaire reste évasif : “C’est secret, c’est quelque chose que je garde pour moi.”
Harcèlement et sexualisation
Loin des déclarations d’amour, certains messages peuvent toutefois franchir la limite du harcèlement. Orlane, “Maidusaa” sur la plateforme Twitch, en est victime depuis des années. “J’étais en pleurs”, relate la streameuse spécialisée dans le gaming, un univers où le sexisme est très présent. Il y a plusieurs mois, elle et son compagnon ont exceptionnellement répondu de manière humoristique au message d’un fan un peu trop entreprenant. “Il a clairement dit qu’il allait nous trancher la gorge.” Si la gameuse a dans un premier temps souhaité porter plainte, elle raconte en avoir été découragée par un agent du site de recueil des signalements Pharos. “Il m’a dit que j’avais cherché à recevoir des menaces de mort parce que je m’exposais sur les réseaux…”
“J’ai un autre homme, poursuit celle-ci, qui m’envoie des messages plusieurs fois par mois depuis le début d’année. Il dit qu’il va me payer 500 à 1000 euros si je cède à ses propositions sexuelles.” Un harcèlement manifeste doublé d’une objectification liée à son travail. “C’est sexualiser mon contenu alors qu’il ne l’est pas du tout”, s’indigne la jeune femme qui se présente comme cette “pote beauf”, qui va jusqu’à “roter en live”. Aujourd’hui, la Mulhousienne aux près de 28 000 abonnés sur Instagram s’abstient de donner suite à ce type de sollicitation. “C’est leur accorder de l’importance, entrer dans leur boucle.”
Malgré le soutien de son compagnon, Orlane ne cache pas son insécurité. “On ressent de la peur, oui. Totalement de la peur.” Afin de se protéger de ces harceleurs numériques, “j’évite souvent les décolletés, parfois je vais jusqu’à cacher mes bras”, concède la gameuse avec amertume. Autre règle de base : “On fait attention à ne pas dire où on habite ou notre nom de famille, complète Céline. On publie aussi nos vidéos en différé.”
“Il est convaincu qu’on est en couple”
Certaines histoires vont pourtant beaucoup plus loin, à l’image de celle d’Amy (prénom qu’elle utilise dans le cadre de son travail). C’est à “18 ans pile” que la jeune femme aux plus de 20 000 abonnés sur Tiktok est devenue créatrice de contenu érotique sur la plateforme de vidéos et photos à caractère sexuel OnlyFans. Ses anecdotes sur des clients abusifs, elle ne saurait les compter.
Malgré son “fort caractère, qui ne se laisse pas abattre”, l’influenceuse de 21 ans voit sa vie personnelle bousculée depuis plusieurs mois par les messages d’Étienne*, un client “pas comme les autres”. Au total, ce sont plus de 17 000 euros qui ont été virés vers le compte de la jeune femme depuis juin, simplement pour qu’elle discute avec le trentenaire. “Il m’envoie tous les jours des photos de ses repas. Ce qui est important pour lui c’est que je lui dise “bonjour” le matin et “bonne nuit” le soir.” Pour Amy, ça ne fait aucun doute, Étienne souffre d’érotomanie. Contrairement aux relations parasociales où les individus savent qu’il n’y a pas de réelle réciprocité, ici : “Il est convaincu qu’on est en couple.”
En août, elle décide de couper les ponts avec son interlocuteur, ses demandes “dépassant le cadre de [s]on travail”. Mais tout s’emballe. “Il a déposé plainte contre moi pour abus de faiblesse, relate la créatrice de contenu, encore sidérée. Il était tellement désespéré que je refuse de le rencontrer qu’il a décidé de me forcer en me faisant venir au tribunal.” Une manipulation dont Amy, toujours sans nouvelles de la gendarmerie, ne connaît pas encore l’ampleur des conséquences. “De toute façon s’il y a un procès, je ne suis pas obligée d’y aller.” Pourtant, l’”angoisse” de la jeune femme est réactivée depuis plusieurs semaines : “Je sais qu’Étienne a réussi à trouver mon nom de famille et la ville où j’habite…”
*Les prénoms ont été modifiés
Esther Dabert