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C’est l’histoire d’amours ébranlées par les temps modernes. Végétarisme, activisme militant, écoanxiété, désir d’enfants : comment l’engagement écologique influence les relations amoureuses ?

Selon une étude de l’Ademe, les femmes sont en moyenne plus écoanxieuses que les hommes. © Eva Lelièvre

« J'ai dû batailler pour avoir un liquide vaisselle solide », révèle Elsa, un sourire timide sur le visage. Avec Fabio, ils sont en couple depuis le collège. Les deux étudiants strasbourgeois ont emménagé ensemble durant l’été 2024, non loin de la gare. Les petits objets du quotidien sont alors rapidement devenus sujets à discussion car « il y a des décalages dans nos manières de vivre » , exacerbés par leur vie commune, constate la jeune femme de 21 ans. L’étudiante en architecture refuse d’acheter des bibelots en plastique. « Autant qu'on achète moins de choses, mais de meilleure qualité. » Lui « consomme et veut profiter, sans réfléchir à tout ça. » 

Elsa aimerait moins manger de viande, pour limiter son empreinte carbone. « Souvent, je dois lui réexpliquer pourquoi. Mais ce n'est pas moi qui cuisine, donc je ne veux pas lui imposer mon style de vie. »  Une solution qu’elle a trouvée : tester différents produits végétaux pour voir ce qui leur convient à tous les deux. Elsa précise que même si ces dissensus — autour de l’écologie seulement — reviennent souvent sur la table, il ne s’agit pas de disputes.

« On est moins en phase »

Elsa dit ne pas ressentir d’écoanxiété, cette peur chronique liée à la menace du changement climatique et aux dégradations environnementales. Mais en voyant l’actualité, la jeune femme ressent de la colère et de l’incompréhension. Elle a l’impression qu’en s’impliquant davantage dans cette cause, un écart se creuse avec Fabio. « Quand on était au collège-lycée, je n’accordais pas beaucoup d’importance à l’écologie, raconte-t-elle. Maintenant, on est moins en phase. Je ne pense pas que ça impacte la façon dont on s'aime, juste la façon dont on cohabite. »  Parfois, elle craint que la perception que Fabio a d’elle ne change si elle s’engage trop, car « il n'aime pas trop les gens qui crient en manif, qui sont très engagés » . Mais chacun reste respectueux de l’avis de l’autre. Sollicité, Fabio n’a pas souhaité s’exprimer sur leur relation.

« L’écoanxiété, dans les relations amoureuses, peut générer des troubles, parce que la prise de conscience est individuelle », analyse Adrien Lacroix, expert en sensibilisation aux enjeux environnementaux. « Dans un couple, il peut y en avoir un qui, avant l’autre, devient plus lucide sur ces questions. Cela va créer un décalage et générer des discussions sur des sujets délicats. » Et engendrer des changements de comportements liés à cette révélation, concernant le logement, les transports, le travail, etc. « Dans une relation, l'important, c'est de garder le lien. L'écoanxiété, le seul moyen de vivre avec, c'est d'agir en collectif. Et un collectif, ça démarre à deux. » 

Julie* et Yoan* l’ont bien compris. À 31 ans, ils sont mariés depuis trois ans, partagent leur amour, mais aussi leur angoisse. « En me levant le matin, confesse-t-elle, je pense à quel point la planète est dans un état déplorable à cause de nous. Avant, il y avait des moments où je me mettais à avoir des grosses pensées noires sur le fait qu’on n’aura pas d’avenir. » Des préoccupations qui touchent également son mari, ingénieur en énergie. « Éco-anxieux, oui je le suis. C’est difficile de se projeter avec optimisme, surtout en connaissant bien le sujet. Ça fout le blues. » 

Ce mal-être n’est pas rare : selon une étude de l’Ademe publiée en mars, 2,1 millions de Français se sentiraient « très fortement éco-anxieux » au point qu’ils devraient bénéficier d’un suivi psychologique. Et ce sont les 25-34 ans les plus touchés.

Pour Elsa, 21 ans, l’engagement écologique « n’impacte pas la façon dont on s’aime, juste la façon dont on cohabite ». © Eva Lelièvre

Ils ont aussi en commun leur engagement. Julie fait partie du groupe d’activistes Extinction Rebellion, un moyen de garder espoir en menant des actions avec d’autres personnes, et en même temps de resserrer les liens de son couple. Yoan, contraint par son emploi du temps professionnel, ne milite pas autant, mais reste un soutien moral. « Ça aurait été compliqué pour la relation s’il était resté plus modéré », concède celle qui, après un master de chimie, travaille dans une association liée à l’environnement. Par le biais de rencontres et au fil de ces quatorze dernières années, ils ont évolué à deux, dans la même direction, mais pas toujours au même rythme. « J’ai l’impression d’avoir été plus amoureuse quand il a commencé à sortir des réflexions de gauche, par exemple sur les manières concrètes de lutter contre le fascisme. Être alignés a renforcé notre lien. »

Leur amour agit comme remède face à l’angoisse ambiante. Quand tous deux sont affectés par la situation, ils organisent « des moment régénératifs à deux ». Jeux de société, jeux de rôle, balades dans des lieux végétalisés, sorties au bar ou au restau, « ça aide pas mal ».

C’est ce qu’explicite Élisabeth Metzger, psychothérapeute en écopsychologie, lorsqu’elle constate que la base d’un couple, c’est l’amour, mais qu’aujourd’hui, ça ne suffit plus. « Il faut absolument une bonne communication et un socle de valeurs communes. L’écoanxiété touche précisément à cela. » Ces valeurs se reflètent dans les choix quotidiens : vacances, nourriture ou vêtements. Et pour un couple, « ce socle commun permet d’avoir une force incroyable ».

Cette conscience écologique impacte également le désir de Yoan et Julie de faire famille. Alors qu’autour d’eux, des amis et des cousins sautent le pas, ni l’un ni l’autre ne veut d’enfant : « à 90%, non ». « Il y a eu un moment précis où j’ai vraiment eu envie d’avoir des enfants, expose Julie. Puis il y a eu le retour à la réalité. On est refroidis par le contexte climatique et politique. » Yoan la rejoint : « On n’a pas forcément envie de faire grandir quelqu’un dans ces conditions-là »,  en listant le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la montée des extrêmes droites. Ces jeunes trentenaires ne sont pas les seuls. Selon une enquête mondiale de The Lancet planetary health de 2021 sur les croyances en lien avec la crise environnementale, quatre jeunes sur dix déclaraient hésiter à avoir un enfant.

De l’écoanxiété à l’écofureur

Les deux filles de Charlotte* vivent la même indécision. Cette ingénieure à la retraite de 63 ans se définit comme « éco-furieuse » et s’investit dans la désobéissance civile depuis quatre ans avec Extinction Rebellion. Elle explique que l’une des raisons qui l’a poussée à devenir une activiste, c’est « la colère de savoir que je ne serai peut-être jamais grand-mère à cause de la situation planétaire et politique ».

Écologie et relations amoureuses s’influencent réciproquement. Charlotte, après avoir été prévenue dans un procès pour des actions du collectif de résistance civile Dernière Rénovation, exigeant la rénovation thermique des bâtiments, explique que cet activisme a renforcé son couple. Et inversement, elle n’aurait pas pu s’investir autant sans les encouragements de son mari, Jean*. La militante avoue que son engagement « est très positif pour notre relation. Ce n’était pas un long fleuve tranquille, mais on reste vraiment amoureux l’un de l’autre ».

Eva Lelièvre

*Ces prénoms ont été modifiés pour des raisons d’anonymat.

[cet article est extrait du magazine News d'Ill n°136, publié en novembre 2025]

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